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San Francisco contre la Silicon Valley

Depuis le mois de décembre 2013, des habitants de la ville de San Francisco (Californie, USA) manifestent contre les bus qui emmènent les « techies », ces employés des entreprises high-tech de la Silicon Valley, sur les lieux de leur travail.

Les autobus privés de Google, de Facebook, Genentech, Apple, Yahoo et d’autres sociétés sont un outil de travail, permettant de prolonger la journée de leurs employés : tous sont très confortables et proposent tout l’équipement pour travailler connecté pendant les longues heures de trajets dans une métropole où la circulation est difficile.

Pour les manifestants, ils sont le symbole de la gentrification de San Francisco. Celle-ci se fait d’abord au détriment du transport public, car ces autobus empruntent les lignes de bus publiques, s’arrêtent aux mêmes arrêts, ce qui a des effets d’engorgement sur le reste du réseau. Ensuite elle se traduit par l’accroissement des différences sociales, notamment à travers la hausse spectaculaire des loyers et la multiplication des expulsions (+25% en 2012) et les saisies, avec son lot de drames humains.

Il faut dire que les techies sont particulièrement bien payés (« Le salaire moyen à San Francisco est de 46 000 dollars, dans la high-tech, cela grimpe à 130 000 dollars. ») et les propriétaires veulent profiter de cette manne : les loyers, à proximité des arrêts des navettes augmentent plus vite qu’ailleurs. Dans les quartiers populaires les plus prisés, les projets de résidence haut de gamme se multiplient. Les restaurants et cafés de luxe chassent le petit commerce local.

La tenancière d’un café réputé où les promoteurs y amènent leurs clients quand ils veulent montrer à quel point le quartier est pittoresque déclare :

« Je n’ai rien contre les jeunes techies. Je n’ai pas grand-chose de commun avec eux non plus. Ils parlent comme des robots. »

Pourquoi s’obstinent-ils à vouloir habiter San Francisco alors que leur mode de communication (messages plutôt que contact direct) est si étranger à la culture locale ? La tenancière explique :

« Ils veulent les bars, le jazz, l’exacte culture qu’ils détruisent sans s’en rendre compte. »

Pourquoi la colère se déchaîne-t-elle contre les bus ? La législation de San Francisco interdit aux bus privés d’utiliser le réseau d’arrêt public (une loi prévoit même une amende de 271 $). Depuis que ces navettes ont commencé à utiliser le réseau, elles ont surtout montré un grand déni de la réglementation en vigueur. Non seulement la ville a permis pendant longtemps à ces entreprises de violer la loi, mais elle vient de régulariser la situation à leur avantage, puisqu’elle vient de décider que les bus privés devraient payer 1$ par arrêt utilisé et par navette. « Faire payer 1 $ par bus quand un seul ticket en coûte 2, c’est une blague », a réagi la porte-parole de la San Francisco League of Pissed-Off Voters [Ligue des Electeurs de San Francisco qui en ont Ras-le-Bol], l’une des associations de citoyens en colère. De fait, la dîme imposée à Google est plus que symbolique quand on sait que la firme a engrangé plus de 10 milliards $ de profits en 2012.

C’est clairement une politique à deux vitesses, car les populations ouvrières et de couleur sont les premières victimes de la chasse à la fraude dans le transport public : un jeune homme a même été abattu par la police récemment pour avoir pris la fuite sans produire son ticket de transport. Ce programme de chasse aux resquilleurs coûteux (9,5 millions $ par an) a surtout généré un climat de peur et de méfiance des usagers des autobus, notamment des plus pauvres. Pour une journaliste de San Francisco :

« D’un côté les usagers du transport en commun se sentent comme des criminels dans leur propre ville alors que de l’autre, celle-ci ferme les yeux sur les infractions commises par les bus privés. […] Le Google Bus est l’incarnation d’un système qui subventionne les sociétés alors qu’il ne cesse de criminaliser et punir les individus. Google et ses semblables ont toujours su qu’ils pouvaient contourner la loi jusqu’à être invité à en faire de nouvelles. »

Une chanson de rap les ridiculise : « J’ai laissé ma Porsche à la maison pour prendre le Google Bus ». Des affichettes sont apparues : « Google, Twitter : dehors ! ». Le journal Business Insider qualifie les techies d’« arrogants ».

Bien que certains qualifient les manifestations de « Google Bus Riots » (émeutes contre les bus Google), les blocages sont pacifiques : les manifestants déploient des banderoles « Fuck off Google », distribuent des tracts et tentent de discuter avec des techies qui, dans l’ensemble font semblant de ne pas être sur la défensive.

Ci-dessous, la traduction d’un tract distribué lors du blocage d’un bus Google en décembre 2013 :

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Tract distribué par les manifestants à West Oakland

Au cas où vous vous demandez ce qui se passe, nous serons extrêmement clair.

Les gens à l’extérieur de votre bus Google vous servent le café, gardent vos enfants, ont des relations sexuelles avec vous pour de l’argent, préparent vos repas, et sont chassés de leurs quartiers. Pendant que vous vivez comme de gros porcs avec vos buffets gratuits permanents, tout le monde en est à racler le fond de son porte-monnaie, vivotant dans ce monde onéreux que vous et vos potes avez contribué à créer.

Vous n’êtes pas des victimes innocentes. Sans vous, les prix des logements ne seraient pas à la hausse et nous ne serions pas menacés d’expulsion. Vous, vos employeurs, et les spéculateurs immobiliers sont à blâmer pour cette nouvelle crise, encore plus terrible que la précédente. Vous vivez votre vie, entourés par la pauvreté, le déracinement et la mort, apparemment inconscients de ce qui se passe autour de vous, a fond dans vos gros salaires et le succès. Mais regardez autour de vous, voyez-vous la violence et la destruction ? C’est le monde que vous avez créé, et vous êtes clairement du mauvais côté.

De manière prévisible, vous pensez certainement que les technologies que vous créez servent le mieux-être de tous les humains. Mais en réalité, ceux qui bénéficient de ces développements technologiques sont les publicitaires, les riches, les puissants, et les analystes de la NSA et leur réseau de surveillance des e-mails, des téléphones, et des médias sociaux.

Si vous voulez une région de la baie de San Francisco où les ultra-riches affrontent des centaines de milliers de pauvres, continuez à faire ce dont vous avez l’habitude. Vous obtiendrez une jolie révolution à votre porte. Mais si vous ne voulez pas de ça, alors vous devriez quitter votre job, encaisser vos primes, et aller vivre une vie qui ne pourri pas entièrement celle des autres.

Et foutez le camp d’Oakland !

Source.


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En décembre 2013, Greg Gopman, ancien patron d’une start-up installée en ville, mettait de l’huile sur le feu en postant sur Facebook un message contre ces autochtones antigeeks « qui urinent, vendent de la drogue et se comportent comme si San Francisco leur appartenait ». Dans une ville jusque-là réputée calme et tolérante, ce post a été perçu comme une preuve supplémentaire de l’arrogance de la nouvelle élite high-tech : faudra-t-il rétablir l’obligation de faire la révérence devant les bourgeois ? Ou bien ces messieurs se contenteront-il simplement du chapeau-bas ?

Fin janvier, des manifestants se sont installés devant l’antenne de Google Engineer, à Berkeley. Sur une banderole on pouvait lire « Gentrification & Eviction Technologies OUT » (« technologies d’embourgeoisement et d’expulsion : DÉGAGEZ ») en lettres imitant le graphisme du logo de Google.

D’autres cherchent à donner un tour plus politique à leurs actions de blocage en dénonçant le numérique et le « monde inadmissible de surveillance, de contrôle et d’automatisation » que les techies contribuent à construire. Ils ont effectué une enquête très détaillée sur un développeur de Google X, le secteur “innovation et prospective”, comme une sorte de reflet aux données que Google accumule sur chacun d’entre nous, pour mieux dénoncer les transformations sociales répressives et ségrégationnistes auxquelles il participe.

Ci-dessous la traduction du communiqué qui relate leur blocage, puis celle du tract distribué à ce techie et aux personnes sur place.

Entre […], nous avons ajouté quelques précisions pour le lecteur français.

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Manifestation devant la maison d’un développeur de Google X

San Francisco, 21 janvier 2014.

« Dialectiquement … un certain antagonisme [counterforce] aurait dû se produire. »
– Thomas Pynchon, 1973.

Maison d'Anthony LevandowskiAnthony Levandowski
construit un monde inadmissible de surveillance, de contrôle et d’automatisation.
C’est aussi votre voisin.

À 7 heures ce matin, un groupe de gens se sont pointé à la maison d’Anthony Levandowski, un développeur de Google X. Sa maison est un fastueux palace minimalement décoré avec deux lions de pierre qui gardent l’entrée. Après avoir sonné à sa porte pour le prévenir de la manifestation, une bannière fut levée face à sa maison qui disait: « Le futur de Google s’arrête ici » et des tracts d’information sur sa personne furent distribués dans le voisinage. Ces tracts décrivent son travail avec l’industrie de la défense et ses plans de développement de condos de luxe à Berkeley.

À un moment, sa voisine est sortie de chez elle. Elle affirma être au courant de sa collaboration avec l’Armée mais insista sur le fait qu’il est « une personne sympa » [nice person]. Nous ne voyons aucune contradiction ici. C’est fort probable que Levandowski, qui développe des robots de guerre pour l’armée et bâtit une infrastructure de surveillance, est un agréable voisin. Et puis après ?

À la suite des précédentes actions contre les autobus de Google, plusieurs commentateurs ont prétendu que les individus employés par Google ne sont pas à blâmer. Prenant la chose profondément à cœur, nous avons choisi de bloquer le transport-navette personnel de Anthony Levandowski. Nous sommes ainsi respectueusement en désaccord avec cette critique : nous ne voyons pas que la première action soit meilleure que l’autre ! Tous les employés de Google devraient être empêchés d’aller travailler. Toute infrastructure de surveillance devrait être détruite. Pas un seul condo de luxe ne devrait être bâti. Personne ne devrait être expulsé de son logement.

Après avoir distribué des tracts dans le voisinage et bloqué l’entrée de sa cour durant environ 45 minutes, le groupe est descendu dans le centre-ville et a bloqué un autobus de Google à la station BART de Ashby. Ce blocage a duré environ 30 minutes et s’est dispersé quand les flics de la BPD [Berkeley Police Department] sont arrivés. Plusieurs discussions ont eu lieu avec des employés de Google.

Heureusement, les défections ont déjà commencé. Hier, une personne plutôt « sympa » employée par Google nous a révélé les « éléments de langage » [talking points] envoyés par la compagnie a ses employés dans l’attente d’un prochain conseil municipal de San Francisco ou dans l’éventualité de nouvelles perturbations des autobus de Google. La rhétorique de ce mémo présente les employés de Google comme des contributeurs positifs à l’environnement dans lequel ils vivent. Il ne fait nullement mention des expulsions qu’ils causent, de la présence policière qu’ils amènent avec eux et de la large classe de gens qui travaillent pour soutenir leurs styles de vie extravagants et déconnectés ; et qui sont leur soutien technique à leur existence.

Nous ne nous laisserons pas prendre en otage par la menace qu’agite Google des quantités massives de CO2 qui seraient relâchés dans l’atmosphère si le service d’autobus était interrompu. Notre problème est Google lui-même, ses capacités de surveillance invasive dont la NSA fait usage, les technologies qu’ils développent, et la gentrification que ses employés engendrent dans toutes les villes qu’ils occupent. Mais notre problème ne s’arrête pas à Google. Il s’étend à toutes les autres compagnies des hautes technologies, à tous les autres développeurs et à tous les autres gens qui bâtissent ce nouvel État de surveillance : on s’occupera de vous bientôt !

The CounterForce [L’Antagonisme]


La voiture sans chauffeur de Google:
construite pour l’industrie de la défense

« Conduite sans les mains, des voitures qui se garent elles-mêmes, une voiture sans pilote dirigée par un moteur de recherche ? Nous avons déjà vu ce film. Il se termine par des robots qui utilisent notre corps pour produire de l’énergie. » [Référence au film Matrix]
– Publicité pour les automobiles Dodge, 2011.

« Ma fiancée est une danseuse dans l’âme. Je suis un robot. »
– Anthony Levandowski.

Anthony Levandowski est actuellement l’ingénieur qui dirige le programme de développement de la voiture sans chauffeur de Google. Le projet a progressé rapidement et il y a déjà des États, dont la Californie, qui ont légalisé ces véhicules autonomes.

Il a également été l’un des architectes de Google Streetview – le projet de cartographie du monde réel qui a envoyé les voitures pour documenter et photographier chaque bâtiment le long de toutes les rues. Ces voitures ont également enregistré des adresses IP (qui identifient des réseaux informatiques) et les adresses MAC (qui identifient des éléments spécifiques de matériel). Ce projet de surveillance massive a rencontré occasionnellement des oppositions : ces voitures ont été bloquées, vandalisées et, dans un cas, l’une d’entre elle a attaquée par un homme de 70 ans avec une hache.

« Don’t be evil » [littéralement, « Ne soyez pas malveillants » ; c’est le sixième point du “décalogue philosophique” de Google qui stipule : « Il est possible de gagner de l’argent sans vendre son âme au diable ».] est la devise de Google et, comme de juste, ils ont une vision utopique de notre futur. Absent de leur utopie, les travailleurs dans les usines de Foxconn – où des filets ont été installés récemment pour éviter les suicides réguliers provoqués par les conditions de travail. Absentes de leur vision, les familles payées quelques centimes par jour à recycler de petites quantités de métaux précieux à partir de vastes décharges électroniques. Même le Googleplex (le parc de bureaux de Google à Mountain View) reproduit une division similaire : les employés à badge rouge – qui nettoient les salles de bains, préparent des expresso, cuisinent des repas gastronomiques et essuient les miettes des tables de ping-pong – n’ont aucun des avantages et des privilèges du techie [diminutif qui désigne les salariés des entreprises high-tech de la Silicon Valley] à Badge blanc.

Ce n’est pas la naïveté qui pousse les chefs de Google et des gens comme Anthony Levandowski à aller de l’avant dans le développement des technologies qui ne font que renforcer la domination existant dans la société. Google collabore activement avec l’industrie de la défense, une industrie qui met de plus en plus l’accent sur la répression de la dissidence sociale.

Google vient d’acquérir Boston Dynamics, un entrepreneur militaire qui a créé une douzaine de robots de guerre. Le plus inquiétant d’entre eux a pour nom WildCat [chat sauvage], un robot qui ressemble à un sanglier, pouvant courir 30 miles à l’heure et se redresser rapidement après être tombé. Ce robot de guerre a été parrainé par la Defense Advanced Research Projects (DARPA), l’organisation même qui a inventé l’Internet.

La voiture sans chauffeur est l’autre projet favori de la DARPA depuis de nombreuses années. Elle parraine régulièrement un Grand Challenge [grand défi] rassemblant les personnes qui conçoivent les véhicules sans chauffeur, en espérant que l’un d’entre elles parviendra à mettre au point cette nouvelle technologie. Anthony Levandowski est l’un des enfants terribles qui se précipite à chacun de ces concours, avide d’un diplôme fédéral et de gloire. Maintenant, avec Google qui lui donne plus d’argent qu’il ne pourrait jamais rêver, Levandowski travaille de longues heures à concrétiser ce rêve des militaires.

Les espaces gardés des Condos de luxe de Levandowski

Anthony Levandowski tente actuellement de créer sa propre utopie cyber-capitaliste dans la grande ville de Berkeley. Après avoir grandi dans la banlieue aisée de Marin, il a commencé sa carrière dans la ville en 1998, sur les bancs de l’Université de Berkeley. Avant cela, il avait déjà monté une petite entreprise de technologie qui a permis à Petco [société de vente de fournitures et d’aliments pour animaux domestiques] de vendre ses produits par Internet, par payement avec une carte de crédit.

Alors qu’il poursuivait ses études en science pour sa maîtrise, Levandowski a créé une entreprise qui a mis au point des tablettes informatiques conçues pour afficher des plans sur les chantiers de construction. L’idée avec cette entreprise est que la mise à jour et l’impression des nouveaux plans prend quelques jours et ralenti le temps de construction. Avec ce nouveau produit, les entreprises de construction pourraient créer des condominiums [immeubles dont les appartements sont vendus séparément et gérés en copropriété], des centres commerciaux, etc. dans les délais les plus brefs possibles et avec un maximum de profit. Comme éloge de son sens prodigieux des affaires, le journal de l’administration de l’université de Berkeley a publié un article sur lui en 2003, lui décernant le titre de champion pour sa capacité à gagner de l’argent et sa contribution à la bulle immobilière qui commençait tout juste à se développer.

Revenons brièvement à ce qui se passe aujourd’hui. Levandowski a acheté une maison pour sa femme et ses enfants près de College et Ashby. En plus de cette affaire confortable de deux étages, Levandowski a aussi acheté une propriété à l’angle de Dwight et Fulton, à seulement un pâté de Shattuck Avenue. À cet endroit, il a engagé le Groupe de Nautilus pour un projet de construction d’immeuble de 77 logements, appelé Garden Village – car il y a des jardins sur les toits – avec la surveillance 24 heures sur 24, une sécurité privée et une flotte de véhicules électriques en stationnement dans un garage souterrain. Les résidents auront la possibilité de louer ces voitures quand ils le veulent pour faire un saut à la plage et se baigner.

Le Groupe Nautilus est composé d’architectes et de constructeurs qui ont créé des installations militaires, des centres commerciaux et des hôpitaux. Levandowski est en train d’apporter sa contribution à la poursuite de la stérilisation et de l’embourgeoisement [gentrification] du centre-ville de Berkeley et de Shattuck Avenue .

Ce projet est un témoignage de l’arrogance, de la déconnexion de la réalité, et du luxe de la classe dirigeante. Faire pousser des légumes dans le jardin sur le toit et les vendre à des riches permet, en quelque sorte, de prétendre que la planète n’est pas en train d’être ravagée par la même économie qui est à l’origine de leur richesse, de leur confort et de leur sécurité.

Les habitants de Garden Village habiteront un micro-monde dans lequel leurs mouvements seront constamment surveillés et encadrés par le personnel de sécurité. Les étudiants fortunés ou les professionnels bien rémunérés vivront dans de petites boîtes reliées par des passerelles. Sept de ces unités seront consacrés au logement social. Ces unités n’ont pas été ajoutées parce que Levandowski ou Nautilus le désiraient, mais parce que la loi de la ville de Berkeley leur en fait l’obligation. Nul doute que, dans le plan de développement de cet immeuble, la surveillance et la sécurité est dirigée vers ces résidents autant que vers les autres.

Développement et surveillance vont de pair. L’omniprésence de la surveillance dans le milieu urbain est implicite dans le Garden Village de Levandowski. Ces objectifs sont explicites dans d’autres programmes, comme le domaine Awareness Center à Oakland et le programme international de surveillance TrapWire [logiciel prédictif conçu par une société nommée également TrapWire, pour repérer des ensembles d’expressions et de mots clefs circulant sur Internet et susceptibles de signaler une attaque terroriste]. Surveillance et contrôle sont au cœur de l’avenir technologique proposé par Google et les autres futuristes pro-tech.

L’antagonisme

Berkeley a longtemps souffert sous l’emprise de la police de Berkeley et du système de communications unifiées. L’administration de l’université et la police ont réprimé la rébellion, harcelé les sans-abri et facilité le développement des affaires depuis des décennies. Dans les années 1960 et 70, des milliers de personnes ont été entraînés dans diverses rébellions, du Free Speech Movement [mouvement de contestation étudiant du campus de l’université de Berkeley, né durant l’année scolaire 1964-1965, contre l’interdiction faite par l’administration de l’université d’exercer des activités politiques sur le campus ; il a été un moment charnière dans le mouvement des libertés civiles aux USA] jusqu’aux communes et aux groupes armés quelques années plus tard. À cette époque, l’université était un phare de la recherche nucléaire, de la collaboration avec l’armée et de la répression ouverte contre la dissidence intérieure. Des jeunes gens se sont révoltés contre l’ordre de la société, face à des monstres comme Ronald Reagan, le FBI et la Garde nationale.

A quelques pâtés de maisons d’Ashby et de la maison de Levandowski se trouve l’ancien site où un ensemble de communes existaient dans les années 1960 et 70. Dans une de ces maisons communales, un groupe de rebelles, des monstres [freaks], des communistes et des amoureux ont écrit le Programme de Libération de Berkeley. En voici un extrait :

« La civilisation du béton et du plastique sera mise à bas et les choses naturelles respectées. […] Nous allons transformer cette machine meurtrière qui vole notre terre et viole nos esprits, ou bien nous arrêteront son fonctionnement. […] La révolution concerne nos vies. Nous lutterons contre la domination du style de vie de riches de Berkeley, contre l’égoïsme et l’apathie sociale – et aussi contre l’individualisme complaisant qui se déguise derrière le “doing your own thing” [littéralement « fait ton propre truc » ; ou « fait ce qu’il te plait »]. »

Afin d’honorer la mémoire de tous ceux qui sont morts, sont devenus fous, ou ont disparu dans les rues de Berkeley, nous souhaitons démasquer Anthony Levandowski et le mal qu’il apporte dans ce monde.

Lors de la préparation de notre manifestation, nous avons pu observer Levandowski sortant de chez lui. Il avait des Google Glasses [les lunettes connectées à Internet, dont les verres servent d’écran] sur les yeux, portait son bébé dans un bras, et une tablette dans sa main libre. En descendant l’escalier avec son enfant, ses yeux étaient fixé sur la tablette à travers les verres de ses Google Glasses, pas sur la vie contre sa poitrine. Il apparaissait alors exactement comme le robot qu’il admet être.

Il y a des hommes et des femmes au Congo qui triment dans des mines géantes afin d’en extraire l’or et autres métaux précieux de la terre. Cet or est utilisé dans les téléphones et les tablettes fabriqués par des sociétés comme Google, Apple et Microsoft. Anthony Levandowski ne travaillera jamais dans une mine, pas plus que son enfant. Les gens comme lui ne connaissent pas ces formes d’exploitation et de travaux dégradant. Ainsi, il peut, de manière désinvolte, regarder fixement ses écrans comme s’il n’y avait pas de sang humain pour rendre ces technologies possibles ; comme s’il n’y avait pas une vie entre ses mains.

Levandowski vit sa vie normale, en construisant sa famille nucléaire, pendant qu’une indicible horreur se déroule. Tout ce qu’il construit contribuera uniquement à faire durer un peu plus longtemps ce système économique désastreux. La voiture sans chauffeur permettra a ses usagers de gagner une heure de sommeil, de parlent sur leur téléphone dans la voiture, et de continuer à ce que l’économie tourne.

Une vidéo promotionnelle pour la voiture sans chauffeur de Google montre un aveugle qui va là où il veut avec cette nouvelle technologie. Dans cette vidéo, l’homme décide d’aller à Taco Bell [chaîne de restauration rapide américaine, leader mondial sur le secteur des restaurants à thème mexicain]. Une autre vidéo promotionnelle pour les Google Glasses montre un utilisateur qui achète des produits, qui acheter des choses, puis qui en achète encore plus. À la toute fin de la vidéo, l’utilisateur découvre son père étendu sur le sol, atteint d’une crise cardiaque. L’homme appelle les pompiers avec ses Google Glasses et sauve son père. Cette surprise émotionnelle de la fin est destinée à mettre dans la tête du spectateur que le produit est indispensable et bon.

L’aveugle qui va à Taco Bell et le consommateur qui sauve son père sont les héros de cette utopie technologique. Les mineurs sont ignorés et les travailleurs des usines oubliés. Tant que le capitalisme fonctionne, tout ce qui lui est liée sera empoisonné par sa maladie. Des gens comme Levandowski participent à l’embourgeoisent des quartiers, inondent le marché avec des produits nuisibles, et créent les infrastructures d’un totalitarisme inimaginable. Ce sont toutes ces nuisances que nous voulons chasser de nos vies.

Nous sommes la force antagoniste, et vous pouvez en être. Désengagez-vous de l’économie capitaliste du mieux que vous pouvez. Créez des zones autonomes où les lois et les injonctions du capitalisme sont ignorées. Ne vous laissez pas séduire par ce qui brille. Développez des relations avec vos voisins. Défendez la terre. Utilisez votre place dans la société, que ce soit en tant que criminel, barman, immigrant ou quel que soit votre expérience, comme point de départ pour votre révolte contre elle. Ayez du courage. Trouvez d’autres personnes qui partagent vos sentiments et bloquez un bus de techies. Volez les techies dont vous gardez les enfants. Abattez les caméras de surveillance. Allons-y : c’est le moment.

Combattez le mal.

Rejoignez la révolution.

The CounterForce

Source : Demonstration at Home of Google Developer.


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Face à cette contestation, de nombreux professionnels des high-tech sont dans le déni. Comme le relève un journaliste :

« Plutôt que d’admettre leur rôle dans la gentrification, les disparités de richesse, la suppression d’emploi, ils se font passer pour des victimes. »

Ce journaliste évoque également « la montée des néoractionnaires » : au départ plutôt proche des idéaux libertaires, un certain nombre de dirigeants d’entreprises high-tech sont passés a l’idéologie libertarienne, c’est-à-dire qu’ils en viennent à soutenir une forme d’anarchie capitaliste, rejetant toute intervention de l’État et des pouvoirs publics, au profit du chacun pour soi et de l’exaltation du self made man.

C’est probablement dans cet esprit qu’il faut interpréter les déclarations de Tom Perkins, un homme d’affaires multimillionnaire, en réaction à ces actions de blocage :

La gauche prépare-t-elle sa Nuit de cristal ?

C’est depuis l’épicentre de la pensée progressiste aux Etats-Unis, San Francisco, que je veux attirer l’attention sur les parallèles entre d’une part l’Allemagne nazie et sa guerre contre ses “1%” – à savoir les Juifs – et d’autre part la guerre de la gauche contre les 1% de l’Amérique – à savoir les riches.

Du mouvement Occupy à la diabolisation des riches qui transpire dans le moindre mot de notre quotidien local, The San Francisco Chronicle, je sens monter une vague de haine contre ces 1% qui réussissent. L’opinion est scandalisée par les navettes Google qui transportent les employés du secteur high-tech de San Francisco vers les sociétés [de la Silicon Valley] qui les emploient.

Il y a de l’indignation également contre la hausse des prix de l’immobilier, qu’alimente le pouvoir d’achat de ces “techno-geeks”.

C’est là une très dangereuse dérive de la pensée américaine. La Nuit de cristal était impensable en 1930 ; le radicalisme “progressiste” qui en est issu est-il impensable aujourd’hui ?

Tom Perkins, courrier des lecteurs, The Wall Street Journal, le 24 janvier 2014.

Traduction : Courrier International n°1214, 6 février 2014.

Alors que les nazis désignaient à la vindicte populaire les juifs afin de détourner les ouvriers de la lutte des classes, Perkins reprend le même procédé en se faisant passer pour une victime innocente d’une « lutte des races » entre riches et pauvres. Certes, la pensée ultra-libérale américaine accorde au déterminisme génétique un grand rôle dans la réussite sociale des individus, mais de là à tenter de naturaliser la division de la société en classes… Quoi qu’il en soit, ce parallèle est en tout point ignoble (et surfe sur les clichés anti-sémites : car, c’est bien connu, tous les juifs sont riches…).

L’économie du virtuel, qui repose sur une innovation sans emplois – en tout cas sans emplois intermédiaires – tant elle est automatisée et algorythmisée, ne va pas se développer sans conflits. Car si cette froide inégalité est l’avenir de l’Amérique et du monde, alors il n’est pas sûr que grand monde la souhaite.

« Quand les financiers affirment qu’ils font le travail de Dieu en fournissant un crédit bon marché et que les pétroliers se disent des patriotes qui permettent l’indépendance énergétique du pays, personne ne les prend au sérieux : c’est une chose acquise que leur motivation est avant tout le profit. Mais quand les entrepreneurs de la technologie décrivent leurs nobles objectifs il n’y a aucun sourire ou clin d’oeil amusé. »

Le temps de l’émancipation par l’informatique et des utopies autour d’Internet sont terminés. La Silicon Valley n’a pas réduit les inégalités sociales ni diminué le pouvoir des puissants, au contraire, elle les a renforcés dans des proportions inimaginables.

« Lorsque l’Internet est partout, la politique n’est nulle part. Ce qui est à l’œuvre  ce n’est pas une révolution technologique, mais les effets d’une politique néolibérale. »

Les rêves des pionniers sont bien morts.

La chronique de Ned Ludd


Cette chronique de Ned Ludd est réalisée à partir de la compilation des articles suivants :

Hubert Guillaud, “Ce que l’Internet n’a pas réussi: renverser les inégalités”, InternetActu, 5 février 2014.

Corine Lesnes, “San Francisco contre la Silicon Valley”, Le Monde, 1er février 2014.

Corine Lesnes, “A San Francisco, les techies sur la défensive à l’arrêt de bus”, Le Monde, 1er février 2014.

Yann Perreau, “Google met le feu aux loyers”, Libération, 2 février 2014.

Traduction des tracts américains inédite.

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Téléchargez cet article avec son dossier de presse:

San Francisco contre la Silicon Valley, La Chronique de Ned Ludd n°1 – février 2014.

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