Gérard Nissim Amzallag, L’arbre est un buisson, 2007

On ne sait exactement là où commence un arbre et là où il s’arrête. Ses racines s’enfoncent au loin, sans que personne ne puisse déterminer jusqu’où. Sous le sol, elles se lient aux racines des autres arbres pour former un inextricable réseau. Les points de contact forment des « greffes de racine », véritables passerelles d’échange d’on ne sait trop quoi entre les individus. Les champignons vivant autour des jeunes racines créent un réseau plus dense encore reliant lui aussi de façon indirecte les racines des arbres les plus divers. Lire la suite…

Pierre Lieutaghi, L’arbre qui cache la forêt mère, 1999

Chênes et chênaies dans l’histoire des croyances et des cultes

L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie.

Pierre Legendre.

Dans nos pays, où toute trace de la forêt feuillue originelle est effacée, la rêverie seule peut s’aventurer sous les chênes des temps anciens, quand l’homme ne s’éloignait des lisières que dans la coulée de l’auroch ou du cerf, seul sentier alors offert à l’audace comme à la peur. Elle rassemblera les images du mythe, du conte, des récits les plus anciens, comme celles des peintres et des graveurs de la forêt terrible, d’Altdorfer à Gustave Doré, des photographies de jungle équatoriale et quelques séquences « d’enfer vert » (sans aucun souci de cohérence écologique), les paroles de l’oiseau à ce pauvre ahuri de Siegfried, la pénombre orchestrale où Golaud va vers la fontaine qui empoisonne l’espérance. Les leçons prudentes des historiens n’ont rien à faire là-dedans : la forêt disparue rejette sans fin dans l’imaginaire. Il suffit d’une promenade d’enfance dans les grands bois, fût-ce entre des lignes de Perrault, pour (ré)amorcer un cheminement de pensée où l’on quitte aussitôt les chemins raisonnables, attiré par le vertige de cette ombre vivante qui promet une lumière plus vive que celle des routes communes, une paix à la mesure de l’effroi – sinon, car la tentation est ambiguë, quelque pacte pour un savoir dont on sait seulement qu’il s’approfondira dans le renoncement au jour.

La forêt, c’est là où l’on se perd. Qui en a fait l’expérience sait ce que dérouté veut dire : plus d’échappée. On est dans un désert fait d’une surabondance de signes. Notre attention n’est pas à leur mesure, qui veut le regard aigu du chasseur ancien, ou l’instinct dans sa parfaite légèreté. Tant de repères et aucun repère. On se souvient alors des recettes scoutes : on cherche le nord à l’épaisseur des mousses sur les troncs – mais encore faut-il avoir un semblant de carte en tête. On aimerait bien grimper à l’arbre le plus haut, quitte à ne découvrir qu’une lumière inquiétante ; mais l’arbre le plus haut a dix mètres de fût complètement lisse. Alors on avance au hasard, comme le chevalier ou la petite gardeuse d’oies. Il arrive qu’on voie passer des bêtes, qu’on envie : elles connaissent toutes un chemin. Bientôt, et c’est une loi du genre, les arbres qui nous accompagnaient immobiles se mettent à marcher avec nous ; c’est tout un peuple qui nous cerne et nous précède, reconstituant sans cesse ce territoire peut-être infime où nous avançons infiniment. La forêt dessine un labyrinthe primordial plus terrible que celui des mythologies, car c’est l’infinité des repères qui piège. Lire la suite…

Bertrand Louart, Le vivant, la machine et l’homme, 2013

Article au format PDF

Le diagnostic historique de la biologie moderne par André Pichot et ses perspectives pour la critique de la société industrielle

Si je proteste, c’est avant tout contre cette machinisation de pacotille de notre imagination scientifique, qui tue notre capacité à accueillir l’imprévu, c’est contre ce magma d’ignorance niée recouvert d’un vague vernis, cette brutalité de boucher vis-à-vis de choses qui exigeraient la douceur la plus circonspecte.

Erwin Chargaff, Essays on Nucleic Acids, 1963, chapitre 11.

André Pichot est chercheur en histoire et philosophie des sciences au CNRS à l’université de Nancy. En 2011, il a publié un imposant ouvrage [1] qui semble clore une analyse très critique de la biologie moderne dans son ensemble. Je propose de faire ici une rétrospective sur une œuvre atypique.

Depuis les années 1990, André Pichot a écrit une douzaine d’ouvrages sur l’histoire des sciences et plus particulièrement sur l’histoire de la biologie, son domaine de prédilection.

Mais l’histoire qu’il nous raconte n’est pas celle d’un long fleuve tranquille menant aussi paisiblement qu’inéluctablement au triomphe des théories actuelles sur le vivant. Au contraire, c’est une histoire aussi surprenante que complexe, pleine de fourvoiements et d’impasses, de renversements inattendus et de réorientations impromptues. Une histoire encombrée de mythes, de légendes et d’idées fausses, de fraudes et d’affaires louches, avec en prime quelques monceaux de cadavres cachés dans les placards…

C’est surtout le récit du triomphe, envers et contre toutes les évidences du contraire, d’une conception fondamentalement erronée : celle de l’être vivant comme machine.

Autrement dit, Pichot retrace une histoire de la biologie qui est avant tout critique. Ce point de vue original repose d’une part sur une solide documentation, un retour vers les textes originels qui permet de démonter les nombreux mythes et légendes qui encombrent cette histoire, et d’autre part sur une “théorie de la biologie”, une théorie sur ce qu’est un être vivant, aux antipodes de l’être vivant comme machine et qui constitue en quelque sorte la pierre de touche qui lui permet d’analyser de manière critique l’ensemble de cette histoire. Lire la suite…

Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres, 1953

La nouvelle de Jean Giono qui suit a été écrite vers 1953 et n’est que peu connue en France. Par contre, traduite en treize langues, elle a été largement diffusée dans le monde entier et si appréciée que de nombreuses questions ont été posées sur la personnalité d’Elzéard Bouffier et sur la forêt de Vergons. Si l’homme qui plantait des chênes est le produit de l’imagination de l’auteur, il y a eu effectivement dans cette région un énorme effort de reboisement surtout depuis 1880. Cent mille hectares ont été reboisés avant la première guerre mondiale, surtout en pin noir d’Autriche et en mélèze d’Europe, ce sont aujourd’hui de belles forêts qui ont effectivement transformé le paysage et le régime des eaux. Lire la suite…

Catégories:Curiosa Tags:, , ,

Jean Giono, Protestation contre l’installation d’un centre nucléaire à Cadarache, 1961

La municipalité de Manosque (Je cite cette ville parce que c’est la plus importante de la région), le Conseil général des Basses Alpes et les élus du département ont accepté bêtement (je tiens au mot), et même avec un enthousiasme de naïveté primaire et de politique de comice agricole, la création du Centre nucléaire de Cadarache.

Je voudrais poser trois questions :

1. Le centre, qui a été présenté aux populations comme un centre d’étude, ne serait il pas en fin de compte un centre de production ?

2. Est-il exact que le recrutement des spécialistes destinés à ce centre, qui devait être assuré par volontariat, a les pires difficultés pour trouver des volontaires et qu’on est obligé de désigner le personnel d’office ?

3. Étant donné qu’on va me répondre sûrement que même la production à Cadarache ne présentera aucun danger, pourquoi ce centre inoffensif n’a t il pas été installé tout simplement à Paris et plus spécialement dans les jardins inutiles de l’Élysée ? La proximité de la Seine lui assurerait plus certainement que la Durance le débit d’eau nécessaire à son fonctionnement.

Cadarache est à 8 kilomètres à vol d’oiseau de Manosque : 10 000 habitants ; à 4 kilomètres de Corbières, Sainte-Tulle, Vinon : ensemble d’environ 4 000 habitants ; à 9 kilomètres de Gréoux-les-Bains : station thermale ; à 600 mètres de la route nationale Marseille-Briançon, à trafic intense.

Si on me répond que le site de l’Élysée est magnifique, sans en disconvenir, je répondrai que celui de Cadarache ne l’est pas moins. Si on me dit que, malgré son innocuité certifiée, ce centre nucléaire ferait courir quelque danger à Paris et aux hôtes de l’Élysée, je répondrai que notre sort et celui de nos enfants présents et futurs nous sont également très chers.

Bref, il s’agirait de savoir quel est le prétexte qu’on peut faire valoir pour justifier physiquement et métaphysiquement l’implantation de ce centre nucléaire (assuré inoffensif comme tous les centres nucléaires) dans le site de Cadarache.

Jean Giono (1895-1970)

Gérard Nissim Amzallag, La raison malmenée, 2002

De l’origine des idées reçues en biologie moderne

CNRS éditions, 2002.

Préface

Voilà un livre qui en agacera plus d’un. Sans doute lui trouvera-t-on quelques défauts ; mais il n’est pas sûr que ce soit ceux-ci qui irriteront ; car il a des qualités bien plus gênantes, dont la principale est d’appeler un chat un chat et de dire que l’empereur est nu, sans trop se soucier de l’étiquette et des usages qui prônent l’admiration là où non seulement il n’y a rien à admirer, mais tout simplement rien à voir.

Pour reprendre une des métaphores botaniques qu’affectionne son auteur, peut-être le buisson des critiques qu’il assène aurait-il mérité d’être un peu élagué et mis en forme. Certes. Mais, après tout, nul n’est tenu d’aimer la topiaire et les jardins à la française ; et, tel quel, ce foisonnement a l’avantage de présenter un large éventail de ce qu’on pourrait reprocher à la science actuelle, et plus spécialement à la biologie. A moins – puisque l’auteur appelle un chat un chat, et que la science ne se construit pas toute seule –, qu’il ne faille le reprocher aux chercheurs et enseignants, particulièrement aux biologistes (à tout seigneur tout honneur, les généticiens sont les plus concernés). Lire la suite…

Girolamo Ramunni, Recension de « La raison malmenée. De l’origine des idées reçues en biologie moderne », 2003

Recension: Gérard Nissim Amzallag, La raison malmenée. De l’origine des idées reçues en biologie moderne, CNRS éditions, 2002.

Gérard Nissim Amzallag, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, présente une thèse forte : une nouvelle épistémologie qui, prenant appui sur les problèmes que soulèvent les sciences du vivant, crée un monde du savoir nouveau fondé sur la séparation entre sciences et technologie, considérant celle-ci comme « fondamentalement distincte de la connaissance, voire (opposée) intellectuellement. Un monde où il est ouvertement affirmé que, s’il n’y a de technique que du général, il n’y a de science que de l’individu. » L’auteur fait la démonstration de la nécessité de cette rupture à venir s’appuyant sur les travaux d’historiens et, naturellement, de scientifiques. Lire la suite…

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.